Sous titre: Faut-il croire Alan Greenspan dans ses mises en garde?
Ainsi, la nouvelle est « tombée » vendredi: chute brutale de l’indice Dow Jones (665 points), sa pire performance depuis les deux dernières années. Mais, diantre, que s’est-il passé pour justifier une chute aussi abrupte? A premi’ere vue, une « anecdote »: meilleurs résultats pour la création d’emplois, aux Etats-Unis, en janvier et resserrement du marché de l’emploi. Alors, dira-t-on, pas de quoi « secouer le marché »?
Cela étant, au-delà de cette « nouvelle anecdotique », de grands enjeux financiers se dessinent… non seulement au niveau du marché boursier mais, surtout, au niveau du marché obligataire.
« Message subliminal » sous jacent aux statistiques sur la création d’emplois et au reserrement du marché de l’emploi
Les données sur l’emploi rendues publiques font état de la création de 200 000 emplois nouveaux pour le mois de janvier (en lieu des 180 000 emplois escomptés) et un taux de chômage qui se situe à 4,1%, son plus faible taux depuis 2006. La conséquence de ce faible taux de chômage: la main d’oeuvre qualifiée se fait plus rare et, en contrepartie, exige des emplois mieux rémunérés, l’augmentation de la rémunération ayant atteint 2,9% en janvier par rapport aux augmentations de 2% durant les dernières années.
Mais, également, des effets collatéraux:
- la conséquence des augmentations salariales plus élevées que le niveau des années antérieures: une crainte de la relance d’une inflation au-delà de 2%, ce qui amènerait la FED américaine à hausser davantage son taux directeur durant l’année 2018
- la conséquence d’une inflation qui se situerait au-delà de 2% telle qu’estimée par les détenteurs d’obligations (régimes de retraite et compagnies d’assurance): une diminution du « rendement réel » sur leurs placements (taux nominal – taux d’inflation = taux réel de rendement sur les obligations)
- la conséquence de cette appréhension d’une diminution du « taux réel de rendement »: la liquidation massive d’obligations détenues par les régimes de retraite afin de réallouer les fonds pour de meilleurs rendements
- la conséquence de cette liquidation massive d’obligations par les marchés financiers: des taux d’intérêt plus élevés pour les nouvelles obligations émises par le gouvernement américain (destiné à financer son déficit pour l’année courante) afin de trouver preneurs pour ces nouvelles émissions
- la conséquence de ces taux majorés sur les nouvelles obligations émises par le gouvernement américain: des intérêts plus élevés versés aux investisseurs et des dépenses d’intérêt accrues pour les contribuables américains
- la conséquence de taux plus élevés versés aux investisseurs (régimes de retraite et compagnies d’assurance): un retour vers des taux plus « normaux » en mesure de financer plus adéquatement les déficits présents dans les régimes de retraite publics et privés
- la conséquence de taux plus élevés versés aux investisseurs (régimes de retraite et compagnies d’assurance): un retrait de leurs placements dans des secteurs plus risqués (bourse, marchés émergents, obligations de pacotille, immobilier commercial) pour les réallouer vers des placements moins risqués (achat des nouvelles obligations émises par les gouvernements et notamment le gouvernement américain)

Débâcle dans le marché obligataire
C’est ainsi que, dès la publication des résultats sur l’emploi pour le mois de janvier, le marché obligataire est entrée dans une phase de « délestage » des obligations actuellement détenues par les investisseurs, comme en témoigne ce commentaire du Financial Times.
US bond market sell-off deepens after wage growth surges – Financial Times – 2018-02-02
Le marché boursier n’est pas en reste
Depuis la venue en poste du président Donald Trump et, notamment, l’adoption du budget prévoyant une taxation moindre pour les entreprises, le marché boursier connaît une embellie telle que les ratios C/B (cours vs bénéfice) atteignent aujourd’hui des sommets rarement égalés et, comme effet corollaire, une surenchère pour l’acquisition de titres boursiers qui va bien au-delà de la rationalité de tels investissements.
Ainsi, il importe de savoir que les ratios cours/bénéfices sont tels que le retour sur investissement (« Return On Investment (ROI) ») dans de tels placements ne permet nullement de récupérer l’apport de fonds à l’intérieur d’un délai « normal » de 5-7 années. A preuve cette compilation des ratios cours/dividendes pour les 30 entreprises faisant partie de l’indice Dow Jones:

A cet égard, l’investissement dans un titre boursier tel Boeing ne sera « récupéré » (via les dividendes versés aux actionnaires) qu’au terme d’une période de 15 années, une période nettement plus élevée que toute « contribution directe » d’un investisseur dans le capital-action d’une entreprise à capital fermé.
Ainsi, la seule avenue de gains dans le secteur boursier n’est liée qu’à la plus value que les titres sont en mesure de connaître dans l’avenir, le tout lié à la demande et créant une spéculation intensive sur la valeur future des titres boursiers, générateur de bulles financières comme cela s’est produit par le passé.
Les mises en garde de l’ex-directeur de la FED Alan Greenspan
A l’évidence, depuis la crise financière de 2008-2009 et le lancement de programmes d’allègements quantitatifs (« QE Programs ») lancés par la FED américaine, par la BCE européenne et par la Banque du Japon afin de relancer l’économie mondiale, force est de constater que le secteur financier est entré dans une phase de « twilight zone », i.e. dans un « modus operandi » à l’extérieur de tous les paramètres économiques connus à ce jour.
Ainsi, la situation qui prévalait lors de la crise financière a amené la FED à maintenir un taux directeur très faible (de façon à relancer l’économie) et les gouvernements à émettre des obligations à des taux dérisoires, contraignant de ce fait les gestionnaires de régimes de retraite, afin d’honorer les obligations à l’égard de leurs sociétaires, à rechercher de meilleurs rendements, à investir dans des secteurs plus risqués et à engendrer des bulles spéculatives notamment dans le secteur boursier.


Face à ces anachronismes qui perdurent depuis 2009, l’ex-directeur de la FED américaine Alan Greenspan a livré ses commentaires au magazine Bloomberg dans lesquels il appréhende l’existence de bulles spéculatives tant dans le secteur obligataire que dans le secteur boursier, estimant que la crise à venir dans le marché obligataire s’avérera très critique:
Former Fed Chair Alan Greenspan Sees Bubbles in Stocks and Bonds – Bloomberg – 2018-01-31

A cet égard, faut-il prendre en considération l’analyse conjoncturelle établie par Alan Greenspan, ex-directeur de la FED?
D’aucuns pourraient estimer que l’ex-président de la FED, classé « numéro 3 » parmi les responsables de la crise financière de 2008-2009 tel qu’établi par le magazine Times, n’a pas su prévenir la crise durant son mandat (faisant entièrement confiance au marché pour s’auto-réglementer et « neutralisant » les agences chargées de superviser le secteur financier) et reconnaissait ses erreurs lors d’une comparution devant le Congrès américain en 2008:
Greenspan – I was wrong about the economy. Sort of – The Guardian – 2008-10-24

https://content.time.com/time/specials/packages/article/0,28804,1877351_1877350_1877331,00.html
Est-ce que, cette fois-ci, l’analyse d’Alan Greenspan serait indicatrice de sérieuses perturbations à venir?
Il appartiendra à chacun d’établir ses pronostics pour l’avenir…