L’annonce surprise de la participation de la Corée du Nord aux jeux olympiques qui se déroulent à PeyongChang en laisse plusieurs songeurs et nombreux sont ceux qui saluent un tel événement, confirmant un « dégel » des relations entre les deux corées et un rapprochement significatif vers une normalisation – fusion/intégration ? – des deux pays. Cela est souhaitable mais il ne faut pas conclure trop rapidement à une telle éventualité.
Les essais de missiles et l’essai d’une arme thermonucléaire en 2017
Ainsi, tous sont surpris du récent volte-face amorcé par la Corée du Nord alors que, en 2017, elle a provoqué les craintes les plus vives en procédant au lancement d’un missile inter-continental – en mesure d’atteindre une cible sur le territoire américain – et en faisant l’essai d’une bombe thermonucléaire, un engin dont la puissance est autrement plus grande que l’explosion de bombes atomiques détonées à ce jour.
Ce qui a valu à la Corée du Nord d’être reléguée au rang « d’état voyou » (« rogue nation ») et de faire l’objet de sanctions additionnelles par la communauté internationale.
Opération « charme » menée par la Corée du Nord
Cela étant, l’annonce soudaine de la participation de la Corée du Nord aux jeux olympiques de PeyongChang, faisant équipe avec la Corée du Sud dans l’équipe de hockey féminine, s’inscrit simplement dans une opération « séduction » destinée à briser l’isolement diplomatique et économique de la Corée du Nord et démontrer le fait que, malgré les analyses/caricatures simplistes qu’en font les politiques et médias occidentaux, le président Kim Jong-un sait se montrer « ouvert au compromis », n’entretient pas de visées belliqueuses envers ses voisins et contredit les caricatures que l’on établit sur sa personnalité, telle celle publiée dans le magazine The New Yorker:

Une vision par ailleurs « simpliste et rassurante » de la personnalité du dirigeant nord-coréen décriée par l’analyste Jung H. Pak collaborant aux analyses proposées par le magazine Brookings Institution, laquelle nous met en garde contre les conclusions que l’on pourrait tirer d’une vision « réductrice » du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un:

Ainsi, cette opération « séduction » a amené la soeur du président Kim Jong-un à présider la délégation nord-coréenne qui se joint aux olympiques et à rencontrer le président sud-coréen Moon Jae-in afin de lui transmettre une invitation à une rencontre avec le président nord-coréen Kim Jong-un:

Une opération « charme » menée de main de maître
Pour ne pas demeurer en reste et démontrer tout le dynamisme de la Corée du Nord et son appui indéfectible à la réussite de ce « mariage » au sein de l’équipe féminine de hockey sur glace, la délégation de la Corée du Nord incluait un groupe de « meneuses de claques » (« cheerleaders ») mobilisées spécifiquement pour projeter une image « positive » de la Corée du Nord et créer une belle ambiance dans le stade:

Une compétition à laquelle assistait Kim Yo-jong, soeur de Kim Jong-un et déléguée du président nord-coréen Kim Jong-un:

Une opération si bien réussie que les commentateurs sportifs ont loué la contribution « exceptionnelle » de la délégation à créer une ambiance festive dont tous se souviennent!
Le secrétaire aux Affaires extérieures des Etats-Unis refuse la « main tendue »
Cette opération de séduction aurait pu être amoindrie et « marginalisée » s’il n’était de la décision du Secrétaire d’état américain aux Affaires extérieures, Rex Tillerson, de désavouer la décision du président sud-coréen d’admettre la participation de la Corée du Nord à l’organisation des jeux et de refuser toute rencontre avec la déléguée ainsi que la délégation de la Corée du Nord.
Cela étant, si en politique « les apparences sont la réalité », il convient de conclure, dans le match diplomatique qui se joue entre la Corée du Nord et les Etats-Unis, qu’elle détient une solide avance de « 1 à 0 » sur les Etats-Unis dans la perception qui se dégage de l’initiative nord-coréenne de « tendre la main » à la Corée du Sud et du refus du secrétaire américain à contribuer à ce rapprochement.
Kim Jong-un: un dictateur brutal et sans morale
Il convient de préciser le fait que, dès son plus jeune âge, Kim Jong-un a été sélectionné par son père afin de lui succéder, mettant à l’écart ses frères aînés jugés inaptes à propager la « révolution » mise en place par le fondateur de la dynastie Kim Il-sung en 1948. Ainsi, son éducation s’est déroulée en Suisse dans un environnement digne des plus grandes fortunes, loin des conditions de vie qui prévalaient dans le pays alors dirigé par son père Kim Jong-il.

C’est ainsi que, à la mort de Kim Jong-il, les « clés du pouvoir » lui ont été remises et, afin d’établir son autorité et mettre à l’écart d’éventuels prétendants, il n’a nullement hésité à faire exécuter tous ses « ennemis de l’intérieur », notamment son demi-frère assassiné à l’aéroport de Kuala Lumpur en février 2017. A ce jour, on crédite Kim Jong-un de plus de 340 assassinats menés sous son autorité.

Par ailleurs, afin de projeter auprès de la population nord-coréenne une image de leader moderne, ouvert aux « idées nouvelles » et sympathique à la nation, il n’hésite nullement à conscrire sa conjointe Ri Sol-ju pour l’accompagner dans les sorties publiques menées auprès de la population.

Une analyse fort exhaustive sur Kim Jong-un nous est proposée par Jung H. Pak du Brookings Institution dans cet essai sur le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un:
The education of Kim Jong-un – Brookings Institution – 2018-02
Vers une fusion/intégration des deux corées?
Alors, sommes nous à l’aube d’un véritable rapprochement entre les deux corées, avec tous les espoirs que cela soutend?
Eh bien, plusieurs raisons plaident pour une fusion/intégration qui n’aura pas lieue, notamment:
- les deux régimes ont des orientations à ce point diamétralement opposées que toute fusion/intégration semble improbable
- en cas de fusion/intégration, quel régime politique prévaudrait? A n’en pas douter, Kim Jong-un – dictateur en poste en Corée du Nord qui jouit de tous les privilèges rattachés à sa fonction – accepterait difficilement un régime démocratique et parlementaire où ses pouvoirs seraient marginalisées
- quant à la Corée du Sud, son ancrage démocratique lui ferait rejeter toute forme de régime « à dirigeant unique » qui lui serait imposé par la Corée du Nord comme condition de fusion/intégration
- un dirigeant dictateur sans morale et sans scrupule n’aurait de cesse de reconquérir ses attributs antérieurs, dans un régime démocratique, et ainsi déstabiliser un « mariage de raison » entre les deux corées
- Kim Jong-un s’est révélé, par le passé, un dirigeant brutal n’hésitant pas à affamer sa population (2-3 millions de morts selon les informations disponibles) afin de maintenir en place un régime totalitaire et à son avantage exclusif
- dans le cas d’une fusion/intégration de deux corées, Kim Jong-un exigerait un statut « privilégié » pour éviter de faire face aux crimes qu’il a commis en tant que dirigeant de l’ex-Corée du Nord, une condition inacceptable pour la Corée du Sud qui exige, aujourd’hui, compensations du Japon pour les crimes commis par ses soldats sur son territoire durant la seconde guerre mondiale
Tout cela pour conclure que « l’opération charme » entreprise par la Corée du Nord, dans le cadre des jeux olympiques de PeyongChang, n’a pour but que d’amadouer l’opinion publique mondiale et de « gagner du temps » pour permettre à Kim Jong-un de poursuivre ses velléités militaires.
Et de reconnaître le fait que le « refus de la main tendue » par Rex Tillerson n’aura que contribué au succès de « l’opération charme » entreprise par la Corée du Nord, Kim Jong-un alternant entre des stratégies « good cop, bad cop » pour assoir davantage son emprise sur l’échiquier mondial.
[Note: svp, ne pas retransmettre copie des documents joints à cet envoi (sauf autrement permis) s’ils comportent des mentions de droits d’auteur]