Récemment, le journal The Guardian faisait état de la visite de la Première ministre Theresa May en Inde en novembre 2016 et d’une fin de non recevoir à sa proposition d’un accord de libre échange avec la Grande-Bretagne formulée par le Premier ministre Narendra Modi. A la proposition mise de l’avant par Mme May, M. Modi a demandé, en échange, un meilleur accès aux universités britanniques pour les étudiants ainsi que de meilleures conditions d’immigration pour les ressortissants indiens souhaitant s’établir sur le territoire britannique. Et, devant le refus poli exprimé par Mme May, le premier ministre indien a cru bon ne pas poursuivre les discussions…

Visite de la Première ministre Theresa May en Inde en novembre 2016
Il importe de souligner le fait que la décision britannique de quitter l’Union européenne tient notamment au refus d’admettre des ressortissants polonais, bulgares et autres sur son territoire malgré l’existence de restrictions visant à en restreindre l’immigration. Dans ce cas, il n’aurait jamais été agréé par le cabinet de Mme May ainsi que par les élus de consentir des mesures « souples » pour l’immigration des ressortissants indiens dans le cadre d’un accord de libre échange avec l’Inde. Au surplus, la situation a grandement évolué depuis l’époque coloniale : l’Inde, l’Australie, le Canada,… se sont ouverts à des marchés autrement plus significatifs que le marché britannique actuel et ne mettront pas en péril ces acquis au nom d’un « sentimentalisme » inspiré d’une époque révolue, une époque ayant nettement avantagé la Grande-Bretagne au détriment de ses colonies.
Il importe également de souligner le fait que, à chaque jour, des propositions plus « surprenantes » les unes que les autres sont formulées par le gouvernement britannique et rejetées par les autorités européennes. Au surplus, le cabinet britannique est fortement divisé sur l’issue d’un accord éventuel avec l’Europe alors que, d’une part, les « purs et durs » souhaitent une rupture complète sans contraintes aucunes et que les plus « modérés » espèrent convenir « d’avantages significatifs », via un accord particulier, sans subir les « inconvénients » liés au marché commun et à l’union douanière. Une proposition également rejetée par l’Europe et, à sa face même, tout cela démontre le cafouillage complet dans la rupture amorçée entre la Grande-Bretagne et l’Europe.
C’est ainsi que, en vue de mettre en place des alternatives à la fin de son adhésion à l’Europe, la Grande-Bretagne souhaite remettre sur pied le Commonwealth, i.e. l’accord de libre échange existant naguère entre la Grande-Bretagne et ses colonies avant le déclin de l’Empire britannique à l’issue de la seconde guerre mondiale, un accord qui s’est avéré éminemment favorable aux intérêts britanniques. Une excellent mise en situation nous est proposée par le journal The Guardian tant sur la visite récente de la délégation britannique en Inde que sur des éléments sous-jacents qui rendront impossible tout accord futur, à moins que la Grande-Bretagne ne cède aux doléances de ses ex-colonies:
Ressusciter la gloire passée
Les promoteurs d’une défusion avec l’Europe ont cru bon de ressusciter l’époque glorieuse de l’Empire britannique – et du Commonwealth – comme étant garants d’un avenir meilleur hors Europe. C’est ainsi que, parmi ls « purs et durs » de la défusion – Boris Johnson, Nigel Adams, Ian Duncan Smith,… -, l’argument consistant à retrouver la gloire et la prospérité du passé se sont avérés les principaux vecteurs mis de l’avant durant la campagne de défusion, le tout via des ententes de commerce avec ses anciennes colonies.
Qui plus est, à cet égard, la tendance actuelle visant à glorifier l’époque révolue de l’Empire britannique – et des effets bénéfiques pour sa population – s’incarne notamment dans les films Dunkerque et Les Heures Sombres où on met en évidence les sacrifices et les grands accomplissements des britanniques durant des moments difficiles de leur histoire.

Extrait du film Darkest Hours mettant en évidence le rôle fédérateur
assumé par Winston Churchill durant la seconde guerre mondiale
Un passé peu glorieux de l’emprise britannique en Inde : « Oublions le passé et entamons sereinement le futur par des accords commerciaux » semblent proposer les britanniques à leurs homologues indiens
Ainsi, s’agissant spécifiquement de l’administration britannique dans leur colonie indienne laquelle a débuté en 1757 pour s’achever en 1947, 2 éléments illustrent les atrocités dont les Indiens font reproche aux autorités britanniques durant les 190 années de la mise en tutelle de l’Inde:
Le massacre du lieu saint Amritsar
Le massacre d’Amritsar est survenu en 1919 alors qu’une enceinte fermée, dont les accès étaient limités, a été investie par l’armée laquelle a choisi de faire feu sur les pèlerins, tuant 379 personnes et en blessant 1,000 selon les relevés officiels (plus de 1,000 personnes tuées allégué par les autorités indiennes). Les autorités britanniques prétendent que les participants contrevenaient à la loi martiale décrétée la veille, les pèlerins n’en étant nullement informés – version contredite par les autorités britanniques – et se rendant dans l’enceinte pour y tenir des prières.

C’est ainsi que, captifs de l’enceinte fermée dans laquelle ils avaient pris place pour célébrer leur rite, les pèlerins furent massacrés sans aucune retenue, le Premier ministre David Cameron ayant choisi de ne pas présenter d’excuses pour ce méfait durant sa visite en ce lieu saint en 2013, prétextant qu’il s’agissait là d’une histoire ancienne…
David Cameron defends lack of apology for British massacre at Amritsar – The Guardian – 2013-02-20

Visite de l’ex-premier ministre David Cameron à Amritsar en février 2013
Quoique les circonstances entourant ce massacre soient plus nuancées – une tendance consitant à « recalibrer » les événements historiques pour en faire ressortir des points de vue « avantageux » – tel que mis en évidence dans une parution du journal Daily Mail, il n’en reste pas moins que la perception qui en est retenue par la population indienne – à tort ou à raison – a pour effet de dépeindre les britanniques comme étant des barbares n’hésitant pas à massacrer la population afin de servir leurs intérêts premiers, une vision de l’histoire qui rendrea difficile toute entente commerciale future si elle n’est pas assortie des doléances souhaitées par la population indienne:
Les famines provoquées par l’administration britannique au bénéfice de la Compagnie des Indes Orientales
Tenant compte des aléas de la saison des pluies essentielles à la production des denrées alimentaires, les paysans rétribuaient le seigneur local – responsable de l’administration de la région et chargé d’assurer leur protection – en lui remettant 10-15% de leurs récoltes, ce qui leur permettait de disposer de denrées en réserve suffisantes en cas de précipitations inadéquates pendant la mousson lors des années subséquentes.
Or, en août 1765, le jeune empereur Shah Alam, défait par les troupes britanniques, prêtait allégeance aux autorités et cédait l’administration du territoire aux bons soins de la Compagnie des Indes Orientales, dont témoigne cet émouvant tableau consigné à la British Library:

Ainsi, dès qu’ils assument la gestion du territoire, les administrateurs augmentent le prélèvement des récoltes à hauteur de 50 % – 60 % par la suite – faisant en sorte que, en cas de précipitations insuffisantes, les paysans ne disposaient plus d’aucune réserve pour répondre à leurs besoins alimentaires; plus de 12 famines ont été recensées sous l’administration britannique, dont celles survenues en 1770-1771 (10 millions de morts) et la dernière survenue sous la gouverne de Winston Churchill en 1942-1943, lequel a exprimé en ces mots son manque de bienveillance envers la population:

[Traduction libre: « Je déteste les Indiens. Ce sont des barbares qui pratiquent des rites bestiaux. Ils sont responsables de leur famine en s’accouplant comme des lapins »]

Scène de la famine 1942-1943
A cet égard, s’agissant de l’administration de la Compagnie des Indes Orientales et des sévices qu’elle a fait subir à la population, une excellente synthèse nous est proposée dans cette analyse du journal The Guardian:
The East India Company The original corporate raiders – The Guardian – 2015-03-04
A l’évidence, tenant compte de ces méfaits historiques, tenant compte du fait que la Grande-Bretagne a dépouillé l’Inde de ses richesses et qu’elle l’a maintenu dans l’indigence, il sera difficile pour les britanniques de recréer un Commonwealth avec son ancienne colonie, dont ils seraient les principaux bénéficiaires, sans lui consentir des concessions autrement plus « lourdes » que celles qui étaient requises durant son adhésion à l’Union européenne.
Aujourd’hui, l’Inde est résolument orientée vers le commerce avec les pays asiatiques – Vietnam, Indonésie, Chine, Singapour, Australie,… – et ne saurait remettre en question les avantages qui en découlent pour des avantages moindres proposés par les britanniques ou encore consentir à ces derniers des bénéfices plus importants que ceux obtenus en retour.
Qu’en sera-t-il d’un Commonwealth renouvelé proposé à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande et au Canada?
Il importe de souligner le fait que, peu après la seconde guerre mondiale et privilégiant son adhésion à l’Union européenne, la Grande-Bretagne a mis fin – à toutes fins utiles – à l’accord de libre échange qui la liait à ses anciennes colonies pour les abandonner (i.e pour les « larguer ») au profit de son intérêt de joindre l’Europe, un abandon difficile dont ont fait les frais ses anciennes colonies.
Cela étant, n’ayant pas souffert des velléités similaires à celles commises à l’égard de l’Inde à ‘époque où elles était sous administration britannique, les ex-colonies que représentent l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Canada sont également enracinées dans des accords commerciaux qui les lient à des pays limitrophes. C’est le cas de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande qui ont conclu des accords avec leurs voisins asiatiques tout comme le Canada lié aux Etats-Unis et au Mexique via l’entente de l’Alena.
A l’évidence et tout comme dans le cas de l’Inde, ces ex-colonies ne remettront pas en question leurs accords commerciaux actuels pour des avantages moindres dont ils bénéficieraient via des accords commerciaux avec la Grande-Bretagne.
Qu’en sera-t-il d’un éventuel accord avec les Etats-Unis?
S’agissant d’un éventuel accord avec les Etats-Unis tel que les « purs et durs » en ont fait la promotion, les exigences américaines plus spécifiquement en matière de denrées alimentaires s’avèrent des exigences qui seront rejetées tant par les consommateurs britanniques que par les autorités européennes refusant tout commerce de denrées alimetnaires, avec la Grande-Bretagne, si celle-ci obtempérait aux exigences américaines, notamment:
- l’importation de viande bovine alors que le bétail américain est alimenté avec des hormones de croissance et des antibiotiques
- l’importation de volaille dans la mesure où le poulet américain est soumis à un traitement au chlore
Et, plus récemment, suite à l’impostion de droits de 25 % sur les importations d’acier et de 10 % sur les importations d’aluminium, les Etats-Unis se sont montrés plus intransigeants, envers la Grande-Bretagne, que les discussions qui ont été entamées avec l’Union européenne.
Bref, alors que les « purs et durs » laissaient miroiter un accès simple et rapide au marché américain, à contrario les Etats-Unis pourraient imposer des conditions telles que, si elles étaient entérinées par les autorités britanniques, l’accès des produits britanniques sur le marché européen en serait fortement compromis.
Le chemin vers la sortie de l’Union européenne : et la saga continuera de présenter des péripéties hautes en couleur…
A l’évidence, d’ici le retrait britannique de l’Union européenne en mars 2019, les embuches seront telles qu’il est difficile de prévoir l’issue d’un éventuel accord de la Grande-Bretagne avec les autorités européennes ou d’accords commerciaux significatifs avec ses anciennes colonies, avec la possibilité qu’elle se retrouve en situation « d’isolement commercial total » à l’issue de son retrait de l’Union européenne.