C’est quand le bonheur?

Dans un monde où la méfiance et les sarcasmes – envers nos politiciens, envers nos dirigeants, envers nos administrateurs,… – se généralisent, la quête du bonheur est de plus en plus recherchée. Comme nous le rappelle cette chanson de Cali initulée, à juste titre, « C’est quand le bonheur? » que l’on peut écouter sur ce lien et dont les paroles sont disponibles ici:

 

 

 

 

 

Ce qui nous amène à une réflexion présentée par le professeur Daniel Kahneman, prix Nobel 2002 en économie et fondateur du domaine de « l’économie comportementale » – une discipline nouvelle consistant à paramétrer l’influence de la culture, des émotions, des facteurs sociaux,… sur l’économie -. Une réflexion présentée dans le cadre d’une conférence diffusée sur le réseau TED Talk, une présentation ayant eu 4 125 583 visionnements à ce jour, traduite en 37 langues et disponible en sélectionnant le lien https://www.ted.com/talks/daniel_kahneman_the_riddle_of_experience_vs_memory (sous-titres en français disponibles).

Une version en ligne (avec sous titres français) est également disponible sur le lien suivant:

 

Ainsi, le professeur Kahneman en vient à identifier un « conflit » qui module notre appréciation du bonheur ressenti « en ce moment » – selon qu’on se réfère au « bonheur de l’événement lui-même » ou au « bonheur du souvenir de l’événement » – et conditionne nos décisions de tous les jours ainsi que celles qui déterminent notre futur:

« En fait, c’est un conflit direct entre le moi de l’expérience et le moi du souvenir. »

Quelques mots sur les conférences TED Talk

Les conférences TED Talk sont gérées par un groupe de professionnels oeuvrants à l’échelle mondiale et soucieux de disséminer des « concepts nouveaux » (« Ideas worth spreading« ) hors de notre appéciation de tous les jours. Présentées en termes simples – non techniques – et limitées à 15 minutes, elles s’avèrent des « capsules de savoir et de réflexion » qui transcendent les banalités de notre quotidien. Ces conférences couvrent tous les thèmes où on y discute de sociologie, d’astronomie, d’urbanisme, de science, de médecine,…, sont animées par des spécialistes ou des innovateurs reconnus dans leur domaine et sont présentées devant auditoire.

A ce jour, les conférences TED Talk proposent des milliers de présentations et regroupent notamment des conférences présentées en français. Voici quelques thèmes disponibles sur le site de l’organisation, à titre illustratif:

et une présnetation qui mérite un exposé plus élaboré:

 

 

On peut s’y inscrire à partir du lien suivant: https://www.ted.com

Petite histoire d’une coloscopie

Dans le cadre d’une étude réalisée en 1990 rapportée par le professeur Kahneman dans son exposé de 2010 à Long Beach, deux patients ayant subi une coloscopie « expriment le bonheur » vécu lors de l’intervention:

Ainsi, deux patients interrogés à intervalles réguliers lors de l’intervention ont fait part du « bonheur » – i.e. de la douleur – ressenti tout au long de l’intervention. A l’évidence, le patient B a souffert davantage que le patient A puisque la douleur y était aussi intense alors qu’elle s’est prolongée sur une période de temps plus longue.

Or, lorsqu’on a interrogé ces patients par la suite,

c’est le patient A qui a relaté avoir ressenti une plus grande douleur que la patient B. Et pourquoi?

Simplement parce que, lorsqu’on apprécie le « bonheur » (i.e. le bien-être)  à un instant donné, c’est le « bonheur du moment » qui est mis en évidence et que nous exprimons par nos propos et notre comportement du moment. Alors que, lorsqu’on se réfère à un événement antérieur, c’est la « conclusion » de l’événement qui est « mise en mémoire » et qui vient se transposer sur le « bonheur de l’événement », soit la réalité vécue tout au long de l’événement lui-même. Dans le cas du patient A, la douleur ressentie peu avant la « conclusion » de l’intervention a servi à établir le « souvenir de l’événement » et non pas le « vécu de l’événement » en lui-même.

De plus, dans la mesure où le « bonheur des événements passés » sont transformés et consignés dans nos souvenirs, ces « bonheurs » deviennent déterminants dans les décisions qui se présentent à nous.

Et ces « souvenirs » conditionnent les choix et les décisions que nous prenons dans notre quotidien, rien de moins.

Pour connaître/retrouver le bonheur, les « recommandations » du professeur Kahneman

Loin de proposer une méthode inédite pour connaître ou retrouver le bonheur, le professeur Kahneman nous propose une « mise en garde amicale » et nous invite à tenir compte des « pièges cognitifs » auxquels nous sommes soumis, à savoir l’affrontement constant entre le « moi de l’expérience » – ce qui a réellement été vécu lors de l’événement – et le « moi du souvenir » – ce qui a été « déformé et mis en mémoire » sur l’événement -.

Or, ce dernier tend à conditionner nos choix et nos gestes de tous les jours alors que, si nous prenons acte des « pièges cognitifs », nos choix pourraient s’avérer tout autres.

Et le « moi du souvenir » fait bien plus que mémoriser et raconter des histoires. En réalité, c’est lui qui prend les décisions car, si vous avez un patient qui a subi, disons, deux coloscopies avec deux chirurgiens différents et qui doit décider lequel choisir, et bien celui qu’il choisit est celui dont les souvenirs sont les moins mauvais, c’est ce chirurgien qui sera choisi. Le « moi de l’expérience » n’a pas son mot à dire dans ce choix. En fait, nous ne choisissons pas entre des expériences, nous choisissons entre des souvenirs de ces expériences. Et même lorsque nous pensons au futur, d’habitude nous n’y pensons pas en termes d’expériences. Nous pensons à notre futur en anticipant les souvenirs. On peut se représenter ça simplement comme une tyrannie du « moi du souvenir » et se représenter le « moi du souvenir » comme entrainant de force le « moi de l’expérience » à travers des expériences que le « moi de l’expérience » ne demande pas.

Mais même si vous en avez plus que moi [NDLR: « souvenirs »], une question fondamentale se pose:Pourquoi donnons-nous autant de poids à nos souvenirs, en comparaison de celui que nous donnons à nos expériences ?

Alors si vous souhaitez maximiser le bonheur des deux « moi », vous allez finir par faire des choses très différentes. L’essentiel de mes propos c’est que nous ne devrions vraiment pas penser au bonheur en tant que substitut du bien-être. Ce sont deux notions très différentes.

Alors, pourquoi tenir des études en « psychologie comportementale » pour un prix Nobel en économie?

Les recherches menées par le professeur Kahneman, dans le nouveau domaine touchant à « l’économie comportementale » ont également des incidences sur l’économie dans son ensemble, nos choix et nos comportements en matière de finance étant sans aucun doute dictés par le « moi du souvenir » lequel nous amène à marginaliser le « moi de l’événement » dont nous devrions tenir compte dans nos décisions liées à la finance et à l’économie.