Et si on choisissait nos élus par tirage au sort?

Dans un monde où la méfiance et les sarcasmes – envers nos politiciens, envers nos dirigeants, envers nos administrateurs,… – se généralisent, la population dans son ensemble « tourne le dos » au processus électoral et déserte les scrutins à tous niveaux. A l’évidence, certains allèguent qu’il s’agit là d’une « tendance qui mine nos démocraties ». Avec raison.

Ainsi, force est de constater que l’intérêt des jeunes – éligibles au vote à partir de l’année 2000 – a atteint moins de 40% lors de l’élection fédérale de 2011. Et que les citoyens nés après 1962 (cohorte 1980 – groupe d’âge 40-50 ans) y ont souscrit à hauteur de 60%. Une tendance à la baisse qui s’est accentuée durant les dernières années.

 

Qui plus est, s’agissant de la participation aux élections scolaires, elle est inférieure à 10% depuis les années 2000:

 

A cet égard, les « moins de 40 ans » ne sont nullement à blâmer pour leur désistement: la corruption endémique qui sévit dans nombre de pays, le recours systématique aux « fake news » pour « orienter » le choix des électeurs, le recours au financement électoral illicite, les engagements électoraux sans lendemain,… sont de nature à jeter le discrédit sur un système de désignation des élus où les malversations sont nombreuses. Et le système électoral actuel y concourt.

Ainsi, force est de constater que cette « démocratie qui s’évanouit » résulte d’un mécanisme mis en place depuis les années 1800: la sélection des élus via le processus électoral. Lequel est aujourd’hui devenu perverti par la corruption généralisée et par la venue de moyens techniques « modernes » qui en détournent la finalité.

Cela étant, une solution se présente pour peu que nos « démocraties » aient la détermination et la persévérance pour revenir à une formule qui a fait ses preuves dans le passé. Et qui fait ses preuves même aujourd’hui, reprenant les enseignements légués par la Grèce antique:

 

La désignation des élus par tirage au sort!

 

Assemblée des élus à Athènes

 

Kleroterion en usage pour le tirage au sort des élus

La sélection des élus par processus électoral: un mécanisme « né dans les années 1800 » … et inadapté à la réalité d’aujourd’hui!

Ainsi, pour les états qualifiés de « démocratiques », le seul critère par lequel on identifie une telle collectivité est basé sur la sélection des élus par un processus électoral. Sans processus électoral mis en place pour désigner les élus, point de « démocratie » mais une dictature institutionnalisée.

A titre d’exemple, le schéma suivant présente des états où l’existence d’une démocratie « saine et participative » est présumée exister puisque des « élections » y sont tenues:

 

Par opposition aux pays qualifiés de « non démocratiques » où la désignation des élus se matérialise en l’absence d’élections:

 

Par ailleurs, si exclusion est faite des états où:

  • les dirigeants des partis d’opposition sont exclus – emprisonnés ou « neutralisés » – du processus électoral (Turquie, Bangladesh,…)
  • aucune limite n’existe sur les budgets dont disposent les candidats/partis politiques (Etats-Unis)
  • le financement électoral illicite n’est pas sanctionné
  • la corruption était/est systématique et endémique (Québec, Zimbabwe,…)
  • les « fake news » sont omniprésentes et non soumises aux tribunaux (Etats-Unis)
  • les élections sont menées sous la gouverne d’un élu exerçant un pouvoir déterminant sur le processus électoral (Turquie, Bangladesh,…)
  • la désignation des élus se réalise par filiation directe d’un dirigeant en poste (Syrie, Zimbabwe, Gambie, Tchad,,…)
  • la désignation des élus se réalise vers une candidature supportée par une « organisation bien établie » (Égypte, Vénézuéla, Algérie…)
  • la désignation des élus se réalise au sein d’une oligarchie établie depuis longtemps (Mexique,…)

et tenant compte de la prolifération des médias sociaux utilisés afin « d’orienter » le choix des électeurs, il s’avère qu’il existe peu d’états où la désignation des élus se réalise par un processus électoral « ouvert et égalitaire », tel qu’exposé dans le schéma suivant:

 

Ainsi, tenant compte de tous les « égarements » que connaissent les processus électoraux dans plusieurs pays, le citoyen désabusé se désolidarise du processus électoral et n’y participe plus.

Pour retrouver le vrai sens de la démocratie, la sélection des élus par tirage au sort

Dans le cadre d’une conférence TED Talk présenté à Budapest en 2017, l’auteur et activiste Brett Hennig propose un retour à une formule qui a fait ses preuves à Athènes à l’époque où cette cité rayonnait sur le monde civilisé, soit la désignation des élus par tirage au sort dans une présentation qui a fait l’objet de 736 851 visionnements à ce jour:

 

 

Ainsi, par l’adoption d’un système de sélection où les élus seraient désignés par tirage au sort, les collectivités seraient à l’abri:

  • de « politiciens de carrière » qui ne visent qu’à perpétuer leurs emplois
  • d’individus « strictement intéressés » à faire la promotion de leurs intérêts et ceux de leurs mandants
  • d’individus dont la seule « ambition » réside dans les honneurs rattachés à leurs fonctions
  • de la sur-représentation de « groupes particuliers » (hommes, riches, professionnels,…) par rapport à l’ensemble de la population

 

La sélection des élus par tirage au sort: un processus adopté pour pallier aux déficiences des processus antérieurs

Pour nombre d’intervenants qui s’opposeraient à la mise en place d’un processus basé sur le tirage au sort – alléguant que ce mécanisme est archaïque et dépassé par les moyens modernes à notre disposition -, il importe de souligner le fait que l’adoption de ce mécanisme, dans une démocratie déjà en place à Athènes mais qui souffrait de déficiences importantes, s’est avéré un processus évolutif qui garantissait une « meilleure expression de la démocratie » que le système antérieur, selon une analyse proposée par Paul Demont dans un essai paru sous l’égide du Collège de France:

Tirage au sort et democratie en Grece ancienne – Paul Demont – La vie des idees – 2010-06-22

Ainsi, il s’avère que la désignation des élus par tirage au sort n’induit aucunement la démocratie dans une société mais s’avère un mécanisme mieux adapté à l’expression d’une démocratie réelle et participative.

In ancient Greece the mechanism called Kleroterion avoided fraud and corruption in the electoral scrutiny · Disqus – 2017-10

Au surplus, le site Agathe.gr propose plusieurs analyses en relation avec l’évolution de la démocratie en Grèce antique, les mécanismes antérieurs, les déficiences avant l’adoption du tirage au sort, la tyrannie des aristocrates, les révolutions qui se sont succédées,…

http://www.agathe.gr/democracy/democracy.html

Remettre la gestion de l’état entre les mains de citoyens peu « scolarisés » et « incompétents »?

Ainsi, malgré le fait que le système actuellement en vigueur ne fonctionne plus – n’est plus adapté à la réalité d’aujourd’hui – mais dans la mesure où « l’oligarchie en place » bénéficie du présent système à son avantage, l’opposition à l’émergence de ce nouveau – ancien – concept sera « vigoureuse », tel que:

  • un plombier ne sera jamais en mesure de prendre des décisions d’importance
  • la ménagère n’a aucune compétence pour gérer les dossiers du gouvernement
  • un commis n’a aucune connaissance particulière pour exercer des fonctions électives

Cela étant, il importe de préciser le fait que, avant la mise en place du processus électoral tel que nous le connaissons,

les aristocrates estimaient que:

  • les citoyens « hommes ordinaires » n’avaient ni la compétence ni l’expérience pour sélectionner les élus

puis, ceux-ci ayant obtenu droit de vote, ceux qui étaient en mesure d’exercer un droit de vote estimaient que:

  • les femmes n’avaient pas « l’intelligence » nécessaire pour bien choisir les représentants
  • les autochtones ne méritaient nullement de participer de par leur état de citoyens marginalisés
  • les détenus, par les offenses commises, étaient « disqualifiés » afin de ne pas entacher la « légitimité » du processus

jusqu’à ce qu’émerge un processus électoral ouvert à tous, sans discrimination aucune.

En l’espèce, il y a fort à parier que, dans la mise en place d’un système de désignation des élus basé sur le tirage au sort, les mêmes velléités ne soient invoquées par ceux dont les intérêts seraient contraires à la mise en place d’un système réformé.

Et pourtant, un système qui fait ses preuves même aujourd’hui

S’agissant des procès de nature criminelle,  l’approche utilisée à ce jour repose implicitement sur un verdict énoncé par un groupe de citoyens, la sélection des jurés étant menée par un tirage au sort. A cet égard la condamnation – ou non – à des sanctions pénales (une décision d’importance) est assumée par des citoyens n’ayant aucune formation professionnelle particulière ou ne disposant pas des compétences pré-requises à l’exercice d’une telle décision.

Mais ce mécanisme a fait ses preuves et est appliqué, aujourd’hui, en conformité avec un processus similaire mis en place dans la Grèce ancienne:

Birth of Democracy – The Jury – Agathe.gr

Cela étant, lors de telles audiences, les jurés bénéficient de l’opinion d’experts qui leur présentent les nuances inhérentes au dossier. Et, sur la base des expertises et des faits soumis à leur attention, rendent jugement sur des dossiers où ils n’avaient aucune compétence particulière en relation avec la décision à énoncer.

Ainsi, il est permis de conclure que l’exercice des fonctions d’élus par des citoyens sélectionnés par tirage au sort procéderait d’une façon analogue, i.e. des citoyens « peu instruits » et « incompétents au premier abord » étant appuyés par des experts, des assistants et des intervenants les soutenant pour adopter des décisions éclairées sur les dossiers à traiter.

Une remise en cause du processus électoral supportée par des intervenants d’importance

S’agissant d’exposés et d’analyses identifiant les lacunes et incohérences liées au processus électoral et proposant des méthodes alternatives mieux adaptées à la réalité d’aujourd’hui, une analyse détaillée nous est proposée par David Van Reybrouck dans un exposé du journal The Guardian:

Why elections are bad for democracy – The Guardian – 2016-06-29

Cette remise en question est également appuyée dans une autre synthèse présentée dans la revue Current Affairs:

Why Not Have a Randomly Selected Congress – Current Affairs – 2017-06-26