Ainsi, ce jeudi, le PDG Alain Bellemare tenait la rencontre annuelle avec les investisseurs, dans un chic hôtel de New York, afin de les rassurer sur l’avenir de l’entreprise et, surtout, les convaincre que son plan de redressement donnerait à terme les résultats escomptés. Il importe de mentionner le fait que, récemment,
- la division aéronautique a annoncé le licenciement de 5 000 employés, notamment 2 500 emplois qui seront supprimés au Québec dès 2019
- la division aéronautique a cédé sa division des simulateurs à CAE Electronics de Montréal
- la division aéronautique s’est départie de sa division DASH (avions série Q400) avant d’en avoir transféré la production en Chine
- la division aéronautique s’est départie de sa division des avions citernes CL215, CL315,… à une firme de l’Ouest canadien
- Bombardier a cédé les terrains qu’elle détenait à Downsview (banlieue de Toronto) où les avions de la série DASH étaient assemblés
Au surplus, Bombardier s’apprête à mettre en vente les terrains qu’elle détient aux abords de l’aéroport Dorval, sans doute afin d’augmenter ses liquidités et présenter un meilleur flux de trésorerie (« cash flow ») aux investisseurs.
Et convaincre les futurs acheteurs de ses avions régionaux CRJ et Global qu’elle en poursuivra le développement et la commercialisation dans l’avenir… ce dont plusieurs doutent, à bon escient.

Des propos peu rassurants puisque le cours de l’action s’est maintenu le lendemain de la rencontre avec les investisseurs:

Alain Bellemare demande l’aide des gouvernements
S’agissant de la division ferroviaire de Bombardier, laquelle a été récemment exclue de la fourniture des trains/wagons
- octroyée par Via Rail pour les trains intercités
- octroyée par la Caisse de dépôt CDPQ pour le matériel ferroviaire du projet REM de Montréal
- pour le métro de New York à cause des retards de livraison pour les tramways de Toronto
- pour les métro de Boston et Chicago, la firme chinoise CRRC ayant présentée une soumission 40% inférieure
Alain Bellemare interpelle les gouvernements afin que ceux-ci mettent en application une clause « garantissant un contenu local » pour une entreprise tel Bombardier, comme le prescrivent divers gouvernements, ce qui conviendrait aux ententes liant le Canada avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et aux ententes de libre-échange conclues avec divers partenaires étrangers.
Cela étant, plutôt que de s’employer à améliorer la performance et corriger les déficiences de cette division et faire en sorte qu’elle honore « convenablement » les contrats conclus à ce jour, le PDG en appelle à l’aide gouvernementale afin de se faire octroyer des « avantages » pour la fourniture du matériel ferroviaire destiné au Canada, tel que relaté dans une chronique publiée par le Journal de Montréal:
Alain Bellemare interpelle les gouvernements – Journal de Montreal – 2018-12-08
Au surplus, s’agissant de sa division aéronautique, des démarches ont été entreprises afin que le gouvernement du Québec souscrive, à nouveau, au financement de ses activités au prétexte de « préserver les emplois locaux ».
Ce que d’aucun qualifient de « chantage » à l’image de celui exercé lors de la quasi-faillite de sa gamme d’avions Série C, cédée par la suite à Airbus après que 1,3 G$ de fonds publics y aient été injectés… Le tout, au bénéfice des actionnaires de Bombardier et, principalement, de la famille Bombardier-Beaudoin qui exerce un contrôle majoritaire sur l’entreprise.
Le contrôle absolu exercé par la famille Bombardier-Beaudoin sur l’entreprise
Dès l’entrée de Bombardier sur le marché boursier afin d’assurer le financement de ses activités, l’entreprise a structuré son capital action de façon telle que les membres de la famille Bombardier-Beaudoin, tout en détenant un nombre d’actions minoritaires sur l’ensemble des actions, exercaient un contrôle majoritaire sur l’entreprise via des actions (catégorie A) à droits de votes multiples. Ainsi, chacune de ces actions dispose d’un droit de vote 10 fois supérieur aux actions de catégorie B, ce qui confère énormément « de poids » à ces actions par rapport à celles émises sur le marché boursier.
Il appert que, destinée à l’origine afin d’éviter une prise de contrôle hostile par des investisseurs externes, cette structure a été – est – à l’origine des nombreuses erreurs stratégiques commises à ce jour, notamment le lancement de la Série C qui allait s’avérer un gouffre financier majeur, amener l’entreprise dans une situation de quasi-faillite et l’obliger à délaisser ses investissements dans les autres produits de la division aéronautique ainsi que dans la division ferroviaire.
C’est ainsi que, détenant un contrôle majoritaire sur l’entreprise, non seulement les dirigeants étaient désignés à même les membres de la famille du fondateur de l’entreprise mais ils exercent également un contrôle absolu sur les administrateurs (i.e. les membres du Conseil d’administration), dans la mesure où leur vote majoritaire à l’assemblée des actionnaires permet la sélection des membres du Conseil d’administration répondant aux « attentes spécifiques » de la famille Bombardier-Beaudoin.
Tel que le révèle une chronique du magazine l’Actualité, la famille Bombardier-Beaudoin y délègue 4 administrateurs apparentés à la famille du fondateur, en plus d’exercer un contrôle sur la nomination des autres membres du Conseil d’adminsitration, faisant en sorte que les doléances et les attentes des actionnaires « inscrits en bourse » passent au second rang:
Bombardier – Une affaire de famille – L’actualite – 2016-03-07
Qui plus est, à la suite des déboires de la Série C dont le projet était géré par Pierre Beaudoin – PDG de Bombardier, fils de Laurent Beaudoin conjoint de Claire Bombardier (fille du fondateur) -, des actionnaires « d’importance » ont dû mener des actions « vigoureuses » afin de l’évincer de la direction et y nommer Alain Bellemare, dans une « saga » relayée dans le Globe and Mail:
Is the worst over for Bommbardier – Globe and Mail – 2018-04-25
C’est ainsi que, aujourd’hui, malgré la nomination d’Alain Bellemmare à titre de PDG de l’entreprise, les membres de la famille Bombardier-Beaudoin, ne détenant que 13% des actions de l’entreprise, exercent un contrôle à hauteur de 59,9% sur les décisions de celle-ci:

Ainsi, le lien « incestueux » existant entre les membres de la famille Bombardier-Beaudoin et la gestion de l’entreprise s’avère une cause déterminante dans les déboires vécus à ce jour alors que les fonds publics qui y sont investis le sont au bénéfice des « intérêts premiers » de celle-ci.
Les fonds publics investis à l’avenir dans la Série C… au bénéfice d’Airbus
Il importe de rappeler à notre attention le fait que, en 2016, le gouvernement du Québec a investi 1,3 G$ dans la filiale de la Série C, une filiale mise sur pied afin d’éviter que le « holding » Bombardier ne soit l’objet d’une mise en faillite si cette série continuait à encourir les pertes « à répétition » depuis son lancement.
Ainsi, alors que d’aucun estimaient que les fonds publics avaient été entièrement investis avant sa rétrocession à Airbus, il appert que les apports gouvernementaux non versés à ce jour serviront à financer l’agrandissement des installations de Mirabel, tel que rapporté dans une chronique du Journal de Montréal:
Airbus investit a Mirabel avec l’argent de Bombardier – Journal de Montreal – 2018-12-04
Ainsi, non seulement la série C a-t-elle été cédée pour 1 $ mais, qui plus est, des fonds publics destinés à l’époque afin d’éviter la faillite de Bombardier serviront à financer l’aménagement des hangards de production… au grand bénéfice d’Airbus qui détient une participation majoritaire dans cette filiale…
Que répondre à la sollicitation de nouveaux fonds publics menée par Bombardier au motif de préserver des emplois au Québec?
Il est de connaissance publique que la direction de Bombardier a entamé des discussions avec le gouvernement du Québec afin que des fonds publics soient, à nouveau, consentis pour « maintenir à flot » la division aéronautique, notamment. Et que le ministre Pierre Fitzgibbon appuierait une telle demande au motif de préserver des emplois… et, dans une moindre mesure, de bonifier ses « intérêts propres » dans une entreprise fournisseur de produits et services pour Bombardier…
Or, une opinion émise par la chroniqueuse Aurélie Lanctôt du journal Le Devoir questionne vertement l’octroi de nouveaux fonds publics au motif que 1) les fonds investis serviraient à pérenniser la mainmise de la famille Bombardier-Beaudoin sur l’entreprise, 2) dans la mesure où les entreprises transnationales n’ont guère d’égards pour le maintien des emplois supportés par des fonds publics et 3) dans la mesure où les gouvernements se font les « messagers » des intérêts des grandes entreprises:
«Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse» – Le Devoir – 2018-12-08
Et si Bombardier se finançait plutôt à même le secteur boursier?
Il est de coutume, notammment pour les entreprises exerçant leurs opérations aux Etats-Unis ou en Europe, d’assurer leur financement via le secteur boursier ce qui procure les fonds nécessaires pour assurer leur développement et s’avère, au surplus, un « test de crédibilité » sur la croissance et la valeur future de l’entreprise, telle que perçue par les investisseurs sollicités à cette fin. Alors que, à contrario, s’appuyer constamment sur des fonds publics pour maintenir une entreprise en opération n’est aucunement un gage des succès futurs, de la crédibilité du plan d’affaire et de celle des dirigeants assurant la gestion de l’entreprise.
Or, l’hypothèse d’une nouvelle émission d’actions de Bombardier sur le marché boursier n’a aucunement été évoquée et il appert que, par l’émission d’actions « à une juste prix » et, au demeurant, assorties d’une option d’achat à prix futur escompté (« warrant »), Bombardier serait en mesure de souscrire le financement requis afin d’assurer la remise sur pied de sa division ferroviaire et garantir aux futurs acheteurs la pérennité de sa gamme d’avions CRJ et Global. A titre d’exemple, l’émission de 500 M d’actions à la valeur actuelle transigée en bourse procurerait des fonds à hauteur de 1 G$ à Bombardier, rien de moins.
A l’évidence, souscrire un financement additionnel via le marché boursier pourrait éliminer le contrôle absolu détenu par la famille Bombardier-Beaudoin malgré le fait qu’elle disposerait, néanmoins, d’une « minorité de blocage » évitant une prise de contrôle hostile par des investisseurs externes. Cela étant, malgré cette option à sa disposition, il y a fort à parier qu’elle s’opposerait à l’apport de fonds via le marché boursier – afin de maintenir un contrôle absolu sur l’entreprise – et exercera les « pressions requises » afin que les gouvernements consentent, à nouveau, des fonds publics à l’entreprise.
Mais, il n’en demeure pas moins que l’émission de nouvelles actions sur le marché boursier, au-delà du fait qu’elle procurerait des fonds additionnels, serait le test ultime sur la viabilité future de Bombardier, telle que perçue par les investisseurs…
« The Proof is in the Pudding »
