L’Iran possède suffisamment de matériel pour fabriquer 200 bombes nucléaires

Un des enjeux « allégués » par l’administration américaine pour intervenir contre le régime iranien tient au fait que celle-ci disposerait de la capacité de fabriquer, à court terme, un engin nucléaire à même l’uranium qu’elle a réussi à enrichir à ce jour. Et selon l’ensemble des médias qui traitent du dossier, l’Iran disposerait de 400 kg d’U235 enrichi à hauteur de 40-60% en utilisant des centrifugeuses installées aux sites de Natanz et de Fordow.

Cela étant, il est difficile d’avoir l’heure juste dans cet aspect de la confrontation avec l’Iran puisque les analystes invités à commenter ce dossier reprennent en boucle des « lieux communs » en les propageant d’une plateforme à une autre :

CNN -> Washington Post -> Financial Times -> The Guardian -> Al Jazeera -> BBC -> LCI-> BFMTV-> Radio-Canada-> …

et bien souvent des analyses superficielles qui ne cernent pas les vrais enjeux.

 

L’Iran était-telle prête à confectionner un engin nucléaire ?

La confection d’un engin nucléaire – fission ou fusion – requiert la maîtrise et le parachèvement de plusieurs éléments:

  • pour les engins à fission à l’uranium, enrichir une quantité de matériau au niveau pouvant engendrer une réaction auto-alimentée
  • confectionner une « amorce » pouvant déclencher la réaction aux conditions désirées
  • confectionner un « réceptable » pour concentrer la réaction et faire réagir l’ensemble du matériau fissible

Ainsi, au moment du déclenchement des hostilités, même si l’ensemble des composants avaient été conçus/expérimentés et fabriqués dans certains cas, l’Iran ne disposait pas d’une quantité suffisante d’U235 – 8 kg ? – pour assembler un seul engin à fission – du type uranium comme celle larguée à Hiroshima – :

Ainsi, l’Iran avait misé sur la technologie des centrifugeuses pour purifier l’uranium naturel, en extraire l’U235 – matériau fissible – et l’amener  au niveau de pureté requis pour ce type de’engin, soit 90+ % d’enrichissement.

Pour information, 3 technologies permettent d’extraire et de produire de l’U235 (à partir d’uranium naturel) dont l’enrichissement par laser n’a jamais été développé à grande échelle:

    Enrichisssement par centrifugeuse Enrichissement par diffusion gazeuse            Enrichissement par laser

 

Il s’agit essentiellement de technologies développées dans les années 1950 et 1960 alors que se déroulait une course effrénée pour la production d’engins nucléaires performants :

Uranium Enrichment – Nuclear Regulatory Commission

Uranium Enrichment – Fact Sheet – nrc.gov

Cela étant, en ce qui concerne la transformation ultérieure d’U235 dans un composé métallique constituant le coeur de l’engin explosif, selon plusieurs experts, l’Iran aurait déjà expérimenté et développé ce processus qui s’avère, contrairement aux affirmations des dirigeants américains, relativement simple à réaliser dès que l’U235 aurait atteint le niveau de pureté requis pour détonner ce type d’engin.

« De fait, l’Iran a déjà réussi à produire de l’uranium métallique ailleurs. Selon l’ AIEA, entre 1995 et 2002, il a produit plus de 100 kg d’uranium métallique à partir de sel vert dans un laboratoire de Téhéran.  Ces expériences soulignent que l’Iran a probablement déjà mis au point un protocole de production d’uranium métallique de haute pureté.  Elles montrent également que l’Iran possède depuis longtemps l’équipement nécessaire. »

Desole, Monsieur le Secretaire, produire de l’uranium metallique n’est pas particulierement difficile – Arms Controls Wonk 2025-07-02

 

Mais que fait-on des 2 000 kilogrammes de Pu239 stockés à la centrale Bushehr?

L’Iran exploite une centrale nucléaire à des fins de production d’électricité, une centrale de conception russe ayant une puissance de 915 MW:

 

 

Centrale de Bushehr de type VVER alimentée à l’uranium faiblement enrichi

Paramètres de la centrale Bushehr

Une centrale située à bonne distance de la capitale Téhéran localisée dans le golfe persique non loin de l’île de Kharg, soit le port servant à l’exportation du pétrole iranien:

Selon les ententes conclues entre la Russie et l’Iran, la centrale est opérée par la firme russe Rosatom et les résidus radioactifs – principalement du Pu239 – sont expédiés en Russie afin d’être neutralisés et ne pas servir de matériau pour confectionner une bombe au plutonium (similaire à la bombe larguée à Nagasaki, contrairement à la bombe larguée sur Hiroshima basée sur l’U235 comme matériau fissible).

Or, selon l’analyse produite dans le prestigieux Bulletin of the Atomic Scientists   Absent des négociations…, depuis le départ des opérateurs russes rapatriés suite au bombardement à proximité de la centrale, le sort des 2000 kg de Pu239 demeure en suspends, une quantité de matériau fissible suffisante pour produire 200 bombes au plutonium :

Absent des négociations americano-iraniennes – Le plutonium, necessaire à la fabrication de plus de 200 bombes nucleaires – Bulletin of the Atomic Scientists

Ainsi, selon les spécialistes qui ont collaboré à l’analyse de ce dossier, le plutonium « résiduel de l’opération du réacteur » serait utilisable pour confectionner des engins nucléaires au plutonium sans devoir traiter les résidus de manière exaustive, les Iraniens ayant déjà expérimenté et mis au point les processus pour rendre ce plutonium utilisable à court terme :

« Le Département de l’Énergie a conclu dans les années 1990 que tout le plutonium de qualité réacteur est utilisable pour la fabrication d’armes.

En tenant compte du plutonium contenu dans le combustible initial, l’Iran possède probablement environ 2 100 kilogrammes de plutonium utilisable pour la fabrication d’armes nucléaires. En supposant que Téhéran ait besoin de 10 kilogrammes de ce plutonium par bombe (bien qu’une conception d’arme plus avancée en nécessiterait beaucoup moins), cela suffirait à fabriquer plus de 200 bombes, soit plus du double du nombre d’armes nucléaires  qu’Israël posséderait selon les experts . »

« Pour fabriquer un cœur de bombe à uranium, il faut transformer l’hexafluorure en oxyde, puis en métal , le couler et l’usiner. Le processus est identique pour la fabrication d’un cœur de bombe au plutonium. La principale différence réside dans le fait que le plutonium est initialement contenu dans des barres de combustible usé, avec d’autres matières radioactives. Pour extraire le plutonium, il faut ouvrir les barres de combustible gainées de zirconium et procéder à une extraction chimique. L’Iran a maîtrisé cette chimie il y a 30 ans grâce aux boîtes à gants de son Centre de recherche nucléaire de Téhéran. L’Iran pourrait reproduire ce procédé à grande échelle, rapidement et à moindre coût. »

Et, si les Iraniens décidaient de construire un site pour finaliser l’assemblage de l’engin, le tout pourrait se réaliser en quelques mois et l’Iran pourrait disposer d’un engin nucléaire en très peu de temps :

« Le projet examiné ne nécessiterait pas plus de six mois de construction et une technologie comparable à celle employée pour la production laitière ou le coulage du béton.  Une fois construite, l’installation pourrait produire l’équivalent d’une bombe de plutonium après seulement dix jours de fonctionnement.  Par la suite, elle pourrait produire quotidiennement l’équivalent d’une bombe de plutonium.

 

La négociation avec les Iraniens : seule option pour éviter que l’Iran ne développe l’arme nucléaire

A moins d’une intervention terrestre où des troupes seraient en mesure de prendre le contrôle total du secteur nucléaire iranien et le neutraliser, la seule option valable consiste à convaincre l’Iran – et lui donner les garanties suffisantes – pour qu’elle renonce au développement d’un arsenal nucléaire et transférer les 400 kg d’uranium enrichi, dont elle dispose, pour les neutraliser dans un pays tiers.

Par ailleurs, si une intervention aérienne était menée contre la centrale de Bushehr, les risques de contamination radioactive de tout le Moyen Orient deviennent très probables, amenant entre autre la contamination de l’eau du golfe Persique et, de ce fait, une contamination de l’eau qui pourrait être produite par les usines de dessallement installées en Arabie Saoudite, au Qatar, en Irak,… pour alimenter les populations locales.

« Une frappe sur un réacteur nucléaire ou sur des piscines de stockage de combustible usé entraînerait le rejet de particules radioactives, notamment de l’isotope dangereux césium-137, dans l’atmosphère.

Ces substances peuvent être dispersées bien au-delà de leur point de rejet par le vent et l’eau et contaminer les aliments, les sols ou les sources d’eau potable pendant des décennies. Un contact direct avec ces substances peut provoquer des brûlures cutanées et augmenter les risques de cancer. »

« On craint également que les dégâts causés à Bushehr ne contaminent les eaux de toute la région du golfe.  La contamination radioactive affecterait la faune et la flore marines de la zone, et la faible profondeur du golfe pourrait entraîner la persistance de ses effets néfastes pendant une longue période, selon les recherches.

Cela aurait également des répercussions sur l’approvisionnement en eau potable.  La plupart des pays du Golfe manquent d’eau souterraine et dépendent fortement du dessalement de l’eau de mer.  Or, les usines de dessalement ne sont pas conçues pour filtrer les matières radioactives, et toutes ne disposent pas actuellement des technologies nécessaires. »

Pourquoi une attaque contre la centrale nucleaire de Bushehr serait catastrophique pour le Golfe – Al Jazeera – 2026-04-06