Dans un commentaire précédent, la situation du marché pour les obligations gouvernementales a été mise en évidence de par le fait qu’une inflation appréhendée, au-delà du seuil « normal » de 2%, risquait de diminuer le rendement sur les obligations transigées sur le marché secondaire (i.e. obligations émises antérieurement et échangées entre les investisseurs), d’où la vente massive des titres « anciens » afin de réaffecter ces fonds vers les nouvelles émissions d’obligations, pour un meilleur rendement.
Il convient de mettre en évidence le fait que, depuis la crise financière de 2008-2009, de par les faibles taux directeurs pratiqués par les banques centrales, le marché obligataire dans son ensemble procurait des rendements faibles pour les détenteurs d’obligations. Alors que, à contrario, il procurait aux gouvernements une source de financement à faible coût pour lancer de nouveaux programmes d’infrastructure et, de ce fait, aider à la reprise économique mondiale.

Or, cette situation a également bénéficié aux entreprises lesquelles avaient accès à des sources de financement à faible coût, que ce soit pour investir dans leurs opérations, pour faire l’acquisition d’autres entreprises et, dans plusieurs cas, réduire le nombre d’actions en circulation (« rachat d’actions sur le marché ») ou verser des dividendes plus substantiels afin de mieux valoriser leurs actionnaires.
Qui plus est, cet accès à des sources de financement à faible coût a été amplifié par l’abondance de fonds disponibles auprès des grands portefeuilles d’investissement (régimes de retraite, fonds souverains, fonds de couverture,…), ces derniers recherchant des rendements supérieurs au marché obligataire gouvernemental par des investissements plus risqués dans le marché obligatire corporatif, dans le secteur boursier, dans les marchés émergents,…
A telle enseigne que les investissements les plus risqués trouvaient preneur tant était grande la recherche désespérée de rendements meilleurs.
« Écrasement » de la prime de risque
Quiconque a négocié un emprunt ou une marge de crédit connaît bien la mécanique qui prévaut: le taux auquel le prêt est consenti tient compte du risque associé à ce prêt, ie. tient compte de la capacité de l’emprunteur à honorer ses engagements futurs et à rembourser le prêteur (principal + intérêt) jusqu’au terme de l’entente. Par ailleurs, le taux auquel le prêt est consenti tient également compte de la durée de l’emprunt: plus le terme est allongé et plus le risque (pour le prêteur) augmente tenant compte de meilleurs rendements qui pourraient se présenter dans l’avenir, le montant du prêt étant « gelé » dans un emprunt ayant un terme « fixe » et pouvant procurer de moins bons rendements que les conditions futures du marché.
Cela étant, l’appétit des investisseurs pour de meilleurs rendements était tel qu’ils faisaient abstraction tant du niveau de risque associé aux entreprises qui sollicitaient du fiancement via l’émission d’obligations que du risque associé à la durée de celles-ci. Il importe de préciser que les agences de notation attribuent une « note » sur le degré de solvabilité (ou le niveau de risque) associé aux gouvernements et aux entreprises dans leurs émissions d’obligations:

Ainsi, dans une analyse récente proposée sur le site Wolf Street, on nous informe du fait que la firme Tesla (laquelle « consomme » des liquidités à un rythme soutenu et doit systématiquement recourir à l’émission d’actions et d’obligations afin de financer ses opérations) a trouvé preneur pour 546 M$ de nouvelles obligations émises la semaine dernière (les propositions excédant 14 fois le montant total de l’émission) malgré une note de crédit qui la situe au niveau B-, soit un titre très spéculatif n’étant pas « investment grade »:


Corporate Bond Market in Worst Denial since 2007 – Wolf Street – 2018-02-04
C’est ainsi que, depuis la crise financière de 2008-2009, l’écart de rendement entre les obligations corporatives par rapport aux obligations gouvernementales n’était que de 1% à la fin de 2017, pour les entreprises « investment grade », alors qu’il ne se situait qu’à 2,6% pour les entreprises à risque élevé émettant des « obligations de pacotille »:


A l’évidence, les meilleurs rendements à venir, pour les obligations gouvernementales, et le niveau de risque moindre qu’elles présentent vont contraindre un réajustement sur les taux de rendement exigés par les investisseurs pour supporter l’endettement corporatif, notamment pour les entreprises n’ayant pas le statut « investment grade » tel Netflix et Tesla.
Augmentation des rendements à venir sur les obligations gouvernementales: effets sur les obligations corporatives
Le récent « délestage » des obligations gouvernementales sur le marché secondaire (accéléré par les données sur l’emploi rendues publiques vendredi dernier), l’émission massive d’obligations par le gouvernement américain afin de financer son déficit d’opération et les augmentations projetées des taux directeurs de la FED (afin de maintenir le taux d’inflation <= 2%) vont amener des augmentations substantielles sur les taux d’intérêt proposés pour les nouvelles émissions gouvernementales dans les années à venir.
Par ailleurs, tenant compte de « l’offre abondante » de « nouvelles » obligations gouvernementales qui seront émises et tenant compte du fait que la FED entend liquider son portefeuille d’obligations acquises durant la crise financière, les investisseurs vont dorénavant disposer d’une offre d’obligations gouvernementales (à meilleurs taux et à moindres risques) et, donc, requérir des rendements supérieurs pour les obligations corporatives tenant compte du risque accru qu’elles portent.
Une analyse fort détaillée nous est proposée sur le site Wolf Street quant au déséquilibre récent résultant de « l’effondrement » des primes associées au risque des obligations corporatives:
Corporate Bond Market in Worst Denial since 2007 – Wolf Street – 2018-02-04
ainsi qu’une analyse plus détaillée proposée par le spécialiste Gavyn Davies quant à la prime de risque associée au terme (à la durée) des obligations qui seront émises dans les années à venir:

Anatomy of the escalating bond bear market – Financial Times – 2018-02-04
Augmentation des rendements à venir sur les obligations gouvernementales: effets sur le marché boursier
Faisant suite aux récents « réajustements » dans le marché obligataire gouvernemental (et ceux à venir), le marché boursier n’est pas à l’abri d’incidences que de tels réajustements auront sur les titres en bourse. A preuve cette chronique qui nous est livrée dans le magazine Financial Times quant à la chute récente de l’indice Dow Jones sur le marché boursier et l’effet de contagion que cela a induit dans les marchés boursiers asiatique et européen:

Global stocks fall further even as bonds find support – Financial Times – 2018-02-05
Et, pourquoi en sera-t-il ainsi?
Simplement par le fait que les investisseurs vont délaisser un marché « fortement spéculatif » (dont les ratios cours/bénéfice (C/B) sont devenus « anormaux ») afin de privilégier un marché proposant de meilleures garanties pour la valeur future des actifs, notamment le marché obligataire gouvernemental.
L’époque des « belles années » (crédit abondant et facile) semble terminée
A l’évidence, l’époque du crédit abondant et facile, pour les entreprises et les spéculateurs, devrait se terminer sous peu et ce retour à la « normalité » est souhaitable afin de
- rehausser le rendement sur les obligations (gouvernementales et corporatives), une condition assurant la pérennité des régimes de retraite éprouvant des déficits actuariels importants durant les dernières années alors que les obligations constituent leur véhicule privilégié de placement
- diminuer la pression sur le marché boursier afin d’éviter une bulle spéculative telle que celle vécue en l’an 2000 avec les titres « dot.com »
- diminuer la spéculation dans le marché immobilier afin d’éviter une crise immobilière telle la crise des « subprimes » vécue en 2008-2009
Le tout engendrant une situation où
- le coût de financement pour les entreprises va aller en augmentant, haussant le prix des biens & services qu’elles proposent
- le coût pour les emprunts des particuliers (prêts personnels et hypothécaires) va connaître des hausses substantielles, limitant l’accès à la propriété pour nombre de nouveaux propriétaires