Dans ce qui s’apparente à l’investissement du gouvernement du Québec dans Bombardier Aviation (CSeries aujourd’hui propriété d’Airbus), une annonce « surprenante »: le gouvernement entend investir dans le commerce de détail – le détaillant Simons – tant dans dans son actionnariat (via Investissements Québec) que de lui consentir un prêt afin de financer un nouvel entrepôt. Un investissement d’autant plus surprenant que tous les feux sont « au rouge » dans le secteur du commerce du détail.
Quebec vole au secours de Simons – Le Journal de Montreal – 2018-05-29
L’investissement dans l’actionnariat n’est toujours pas connu alors que le montant du prêt alloué pour la construction de l’entrepôt se situe à 81 M$. La cause de « l’écrasement massif » du commerce de détail au Québec et en Amérique du Nord: les ventes en ligne et, notamment, les géants Amazon et Walmart qui investissement des fonds importants dans ce domaine nouveau.
Plusieurs secteurs en chute libre
Un site internet propose des analyses détaillées – en continu – de l’effondrement du commerce de détail suite à la venue des géants tel Amazon et Walmart: il s’agit du site Wolf Street où on retrouve une rubrique dédiée spécifiquement au secteur « Brick & Mortar »:
https://wolfstreet.com/category/all/brick-and-mortar/
Dans sa plus récente analyse du secteur du commerce de détail, l’analyste Wolf Richter met en évidence les secteurs qui sont les plus touchés (26 % des secteurs de commerce en activité), notamment le secteur des « department stores » où oeuvre le détaillant Simons:
Brick & Mortar Meltdown Pummels These Stores the Most – Wolf Street – 2018-05-17

A noter que d’autres secteurs qui s’avéraient peu affectés par le commerce en ligne sont également touchés, à titre d’exemple l’achat de chaussures – une commodité où les acheteurs préfêrent « tester » le produit avant l’achat – en baisse de 3,5 % depuis une année:

Cette hécatombe dans le secteur du commerce de détail rejoint les plus récentes faillites connues à ce jour: Sears Canada, Toys « R » US (Etats-Unis, Angleterre, Canada), Bon-Ton (Etats-Unis), Claire’s,… sans tenir compte de la saignée vécue par Macy’s et d’autres détaillants plus importans que Simons. L’effondrement du commerce de détail a déjà été évoqué dans ces analyses:
« Brick & Mortar Meltdown: Bon-Ton Department Stores Hires Bankruptcy Advisor »
Malgré les chutes en cascade, d’autres joueurs connaissent une croissance dans des secteurs spécifiques
Et pourtant, certains secteurs répondant à des besoins spécifiques – et nouveaux – de la population connaissent un essor inégalé. Tel est le cas du détaillant Dollorama (vente d’articles à moins de 1 $) lequel a financé la construction d’un nouvel entrepôt de 60 M$ à même ses fonds propres:
Ce secteur en expansion rejoint de nouveaux secteurs qui répondent aux besoins « actuels » de la population, dont les revenus stagnent depuis la récession de 2007-2008, notamment par les échanges directs entre consommateurs – Kijiji, Les Pac, Les Puces, eBay,… – et par les entreprises proposant des produits à bas prix ainsi que le commerce « communautaire », tel Dollorama, Village des valeurs, Magasins Renaissance,…
Un secteur en décroissance profonde depuis plusieurs années
Et pourtant, la décroissance du segment spécialisé dans les vêtements haut de gamme s’avère un phénomène enclenché depuis plusieurs années, comme le présente cette compilation du journal La Presse en 2014 qui révèle une forte décroissance du secteur pour nombre de détaillants établis au Québec:
Reste-t-il encore beaucoup de detaillants quebecois de vetements – La Presse – 2014-05-24

Encart publicitaire sur le site Simons
Alors que Simons impute sa mauvaise situation financière à la montée en puissance récente du commerce en ligne lequel n’impose pas de taxation lors des achats, l’entreprise a trop tardé à prendre acte de la réalité nouvelle et ce retard s’avérera un handicap pour se maintenir dans un secteur à la portée de compétiteurs disposant de moyens financiers autrement plus importants.
Au surplus, force est de constater que, malgré les investissements à venir d’Investissement Québec visant à développer son commerce en ligne, on ne saurait sous-estimer les prix escomptés proposés par les géants du commerce en ligne et la formidable logistique de livraison proposée par Amazon, à titre d’exemple.
Simons survivra-t-il à la tendance amorcée depuis quelques années? Aucun doute, une entreprise en « décroissance » qui survivra difficilement!
A titre comparatif, des entreprises analogues à Simons – Macy’s, Nine West, Bloomingdale’s,… – ont réduit significativement leur nombre de points de vente durant les dernières années afin de faire face à l’hémorragie qui affecte leurs revenus alors qu’elles disposaient – disposent – d’un plus grand nombre de points de vente mais peinent à maintenir leurs opérations à flot. Et cela sans même tenir compte des escomptes dont elles bénéficient vu un plus grand volume d’achat par rapport à un détaillant tel Simons.
Les actifs de Simons : le gouvernement du Québec et Investissement Québec récupéreront-ils les placements en cas de faillite? Et que dire des propriétaires/opérateurs de centres commerciaux?
Malgré le fait que Simons soit une entreprise à capital fermé (états financiers non publics et peu d’informations sur ses actifs « propres »), il importe de mettre en évidence le fait que l’entreprise opère nombre de ses points de vente – à titre de locataire – au sein de centres commerciaux propriété d’autres entreprises:
- Montréal – Centre ville
- Montréal – Galeries d’Anjou
- Québec – Galeries de la Capitale
- Québec – Place Ste-Foy
- Saint-Bruno – Promenades St. Bruno
- Edmonton – Londonderry Mall
- Edmonton – West Edmontaon Mall
- …
Il est permis de conclure que Simons présente peu d’actifs « propres » pour garantir son financement et ses opérations courantes et futures. Ainsi, en cas de faillite, les créanciers qui se partageraient les actifs de l’entreprise seraient, dans l’ordre de priorité:
- Banques (créances de 1er rang)
- Agence de revenu du Canada / Revenu Québec
- Détenteurs d’obligation de 1er rang (si l’entreprise a émis des obligations)
- Détenteurs d’obligation subalternes (si l’entreprise a émis des obligations)
- Gouvernement du Québec (?) (prêt de 81 M$ pour la construction de l’entrepôt)
- Régime de retraite des employés (?)
- Propriétaires de centres commerciaux (baux impayés & résiliation des revenus futurs)
- Fournisseurs
- Actionnaires (notamment Investissement Québec)
A l’évidence, en cas de faillite, il est probable que les investissements publics dans Simons s’avèrent une perte à 100 % pour les contribuables.
Au surplus, les propriétaires de centres commerciaux s’exposent à des pertes de revenus tel qu’en atteste Ivanhoe Cambridge, filiale de la Caisse de dépôt et placements du Québec (CDPQ), pour le mail Champlain suite à la fermeture du détaillant Sears.
Appuyer le gouvernement dans son initiative pour sauvegarder Simons?
En résumé, la situation se présente ainsi:
- S’agit-il d’un investissement « sécuritaire » destiné à appuyer une entreprise entamant une restructuration de ses activités?
- S’agit-il d’un investissement « sécuritaire » où les investissements gouvernementaux seraient « récupérés » en cas de faillite?
- S’agit-il d’un investissement dans un secteur d’activité en croissance?
- S’agit-il d’un investissement dans un secteur d’activité « structurant » pour l’économie du Québec?